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«… En faisant sien ce vaste et généreux dessein (l’indépendance de l’Algérie), le peuple français va contribuer, une fois de plus dans son histoire, à éclairer l’univers… » (Allocution de Charles de Gaulle, à la télévision, le 26 mars 1962 en soirée. Dans cette allocution, il n’aura pas un mot pour les victimes innocentes de la tuerie de la rue d’Isly à Alger).
Aujourd’hui, comme chaque année à la même date, je pense à ce méchoui de « Pieds noirs », à Royan, en juin 1985, où mon vieil ami Marcel Bouyer, ancien député de Charente-Maritime et co-fondateur du réseau « Résurrection-Patrie » de l’OAS-Métro (1) m’avait présenté au général Jouhaud, le seul « Pieds noirs » du quarteron de généraux du putsch d’Alger en avril 1961. Le général, en riant, m’avait nommé « Pieds noirs d’honneur ». Même si c’était dans une ambiance festive, j’en garde une certaine fierté, bien des années plus tard. Je me sentais « Pieds noirs » de cœur ; être adoubé par un général putschiste donnait un sens à mon combat (2) pour la mémoire de l’Algérie française.
Le général Jouhaud m’a parlé de la tuerie de la rue d’Isly, à Alger, le 26 mars 1962. Ce jour-là, une section de Tirailleurs a tiré à l’arme de guerre sur une foule désarmée qui venait, avec femmes, enfants, vieillards, clamer son attachement viscéral à l’Algérie française et son rejet des « accords d’Évian » qui livraient leur pays, leurs familles, leurs biens aux assassins du FLN. Je tiens, du général en personne, des chiffres qui en disent long sur la volonté gouvernementale de mater les partisans de l’Algérie Française : lors de la manifestation du 26 mars 1962, il a été tiré 1135 cartouches de P-M, 427 de fusil, 420 de fusil-mitrailleur : 1982 cartouches d’armes de guerre sur une foule pacifique dont le seul tort était de vouloir rester française. Bilan : 49 ou 50 morts et plus de 200 blessés. Les sources émanent du colonel Goubard, le chef de corps du 4e régiment de Tirailleurs dont une section a tiré sur les manifestants. Le général Jouhaud a repris ces chiffres dans le livre qu’il venait d’écrire (3).
Pour parler de cette affaire sordide, honteuse, monstrueuse, et qui fait l’objet d’une omerta quasi totale, il faut en situer le contexte : le 18 mars, les accords d’Évian, prémices à l’indépendance de l’Algérie, sont signés. Dans les communautés « pieds-noirs » et musulmane pro-française c’est la sidération, la colère et la stupeur. L’OAS, de son côté, n’entend pas laisser brader l’Algérie française.
Mais contre ces Français, le gouvernement va mettre le paquet : le 23 mars, le quartier de Bab-El-Oued est encerclé par l’armée française. Et les combats franco-français s’engagent avec des moyens qui laissent perplexes. Notre armée de l’air mitraille les terrasses avec des avions-chasseurs « T6 ». Un blocus est mis en place autour du quartier qui est fouillé (et pillé) maison par maison.
Selon le préfet de police, Vitalis Cros, 3309 hommes sont placés en « centres de transit » (4). Et 7418 appartements sont perquisitionnés. La violence des combats fera 20 morts et 60 blessés parmi la population civile, dont Ghislaine-Louise Grès, une fillette de dix ans. La presse ne parle pas de ces horreurs et, chez ceux qui sont au courant, elles n’émeuvent pas grand monde !
Pour tenter de rompre le blocus, l’OAS lance un appel à la grève générale. Elle organise une manifestation pacifique et demande à la population d’Alger de se rendre à Bab-El-Oued. Le préfet de police, Vitalis Cros, interdit la manifestation, ce qui n’empêche pas une foule très nombreuse, avec femmes et enfants, – on parle de « milliers de personnes » sans chiffre précis – de se ressembler et de franchir sans violence les premiers barrages. Le dernier barrage à l’entrée de la rue d’Isly est tenu par 45 Tirailleurs du 4e RT du colonel Goubard. Ce dernier se trouve à son PC situé à plus de 100 km d’Alger. On a raconté, sans fournir la moindre preuve, qu’un coup de feu aurait été tiré « sans doute une provocation de l’OAS ? » justifiant la riposte des Tirailleurs. C’est ainsi qu’on écrit l’histoire. On a raconté la même chose avec les « tireurs des toits » lors de la libération de Paris. En réalité, les Tirailleurs avaient pour consigne stricte : « Si les manifestants insistent, ouvrez le feu », mais on s’est est bien gardé de confirmer cette consigne par un ordre écrit. Les Tirailleurs ont mitraillé une foule désarmée et non violente, malgré les ordres de « Halte au feu » de plusieurs de leurs gradés. Les rafales d’armes automatiques ont duré plus d’un quart d’heure.
Selon les témoins, le Tirailleur servant du fusil-mitrailleur aurait longuement « arrosé » les manifestants. Il ne s’agissait pas d’une riposte créée par la panique, mais d’une volonté de tuer.
Parlons du bilan de cette triste journée : le bilan « officiel » est d’une cinquantaine de morts et 200 blessés, mais il est contestable: de nombreux blessés sont morts à l’hôpital Mustapha, où la morgue était débordée. Aucune liste définitive des victimes n’a jamais été établie.
L’ « Association des victimes du 26 mars » a publié une liste de 62 morts. Le site « Mémoire des hommes » donne une liste nominative de 49 tués. En 2003, dans sa contre-enquête « Bastien-Thiry : Jusqu’au bout de l’Algérie française » (5), Jean-Pax Méfret avance le nombre de 80 morts et 200 blessés. Les familles des victimes n’ont jamais eu le droit de récupérer les corps, beaucoup ont été enterrés clandestinement, en catimini, au cimetière Saint-Eugène d’Alger. Avait-on peur que le nombre d’impacts de balles sur les cadavres accrédite la version, indéniable, d’une volonté de tuer ?
Il n’y a jamais eu de commission d’enquête pour éclaircir les faits et les responsabilités dans cette tuerie de civils. En 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, a commandé un rapport sur le (pseudo) massacre de manifestants algériens, dans Paris, le 17 octobre 1961. La peau d’un fellagha vaut elle plus cher que celle d’un « Pieds noirs » voulant garder la terre où il est né ?
La première analyse de cette tragédie date de 1971. C’est celle d’Yves Courrière dans « Les feux du désespoir » (6), mais il en donne une version partielle, car il n’avait pas eu accès aux archives militaires. Francine Desaigne et Marie-Jeanne Rey, dans « Un crime sans assassin » (7) déclarent que, pour les journalistes présents, les Tirailleurs (et en particulier le servant du F-M) sont à l’origine de la fusillade. Elles posent une question cruciale : « Pourquoi des troupes n’ayant jamais été confrontées au maintien de l’ordre en ville ont-elles été placées avec des ordres stricts à cet endroit ? ».
Pourtant, dès 1965, dans son « Journal d’une agonie » (8) – livre émouvant que je conseille à mes lecteurs – Bernard Moinet, capitaine à l’époque du drame, raconte que plusieurs blessés ont été achevés d’une balle dans la tête alors qu’ils auraient pu être sauvés. Alors, de grâce, arrêtons de faire croire que les Tirailleurs ont riposté à un coup de feu d’un provocateur supposé appartenir à l’OAS. Ils avaient reçu des ordres ! Des soldats français ont volontairement tiré sur des Français désarmés !
Jean Mauriac attribue des propos sans ambiguïtés à Christian Fouchet, haut-commissaire de l’Algérie française, le 28 octobre 1969 : « J’en ai voulu au général de m’avoir limogé au lendemain de mai 1968…Il m’a reproché de ne pas avoir maintenu l’ordre : « Vous n’avez pas osé faire tirer ». « J’aurais osé s’il l’avait fallu », lui ai-je répondu. « Souvenez-vous de l’Algérie, de la rue d’Isly. Là, j’ai osé… je ne le regrette pas, parce qu’il fallait montrer que l’armée n’était pas complice de la population algéroise. »… ». Il me semble que cet aveu est clair, limpide comme de l’eau de roche !
Au soir du 26 mars 1962, De Gaulle s’adresse aux Français lors d’une allocution télévisée. Il leur demande de voter « oui » à l’imminent référendum portant sur l’autodétermination de l’Algérie, mais ne fait aucune référence au terrible massacre qui a eu lieu dans la journée. Cette attitude ne fera qu’exacerber le ressentiment des « Pieds noirs » à son égard, et ce d’autant plus qu’un décret du 20 mars 1962 empêchait les habitants des départements d’Algérie de participer au référendum pour ratifier ou non les accords d’Évian. On allait les priver de leur terre, de leurs racines et des cimetières où reposaient leurs morts, mais sans leur demander leur avis.
Comme chaque année, des anciens d’Algérie, souvent encartés à la FNACA (9), ont fêté le 19 mars 1962, date prétendument retenue pour le cessez-le-feu en Algérie, au lendemain des accords (unilatéraux) d’Évian signés la veille, 18 mars 1962. Pour ma part, je m’autorise à honorer les morts d’une journée tragique ; le massacre de la rue d’Isly survenu le 26 mars 1962 à Alger. Mais je sais par avance qu’on va encore me reprocher de vouloir ternir la belle histoire du gaullisme. Tant pis !
Éric de Verdelhan
article paru sur Riposte Laïque
1) Un engagement courageux qui lui a valu six années de prison.
2) Un combat sans risque puisqu’il est essentiellement littéraire, c’est juste un « devoir de mémoire ».
3) « Serons-nous enfin compris ? » du général Edmond Jouhaud ; Albin Michel, 1984.
4) En langue de bois, c’est ainsi qu’on parle d’emprisonnements, effectués la plupart du temps sans preuve, sur simple présomption d’appartenance à l’OAS.
5) « Bastien-Thiry : jusqu’au bout de l’Algérie française », de Jean-Pax Mefret ; Pygmalion, 2003.
6) « Les feux du désespoir » d’Yves Courrière ; Fayard ; 1971.
7) « Un crime sans assassin » de Francine Desaigne et Marie-Jeanne Rey ; Confrérie-Castille ; 1994.
8) « Journal d’une agonie » de Bernard Moinet ; Saint-Just ; 1965.
9) FNACA : Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie.
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