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Il est une étrange religion moderne qui ne parle ni de salut, ni de transcendance, mais de culpabilité. Une religion où le péché originel ne découle plus d'Adam, mais de l'Histoire. Selon cette vision, naître français suffirait à hériter d'une dette morale imprescriptible envers tous les peuples qu'a colonisés le régime républicain. Peu importe que vous n'ayez rien fait. Peu importe que vos ancêtres aient été paysans, ouvriers, soldats morts dans les tranchées ou même eux-mêmes victimes de la misère. Vous êtes coupable par naissance.
On entend souvent dire que, parce que nous sommes français, nous devrions porter éternellement le poids de la colonisation. Mais cette affirmation repose sur une confusion fondamentale : elle confond la France avec le régime qui la gouvernait à une époque donnée. Or la République n'est pas la France. La France lui préexiste de plus d'un millénaire. Elle survivra probablement aussi à la République, comme elle a survécu aux Mérovingiens, aux Capétiens, à l'Empire ou à la Restauration. Un régime est une forme politique. Une nation est une continuité historique.
Si l'on prétend que la République coloniale engage éternellement tous les Français, alors il faudrait être cohérent et attribuer également à la République tous les crimes qu'elle a commis contre les Français eux-mêmes : les guerres civiles, les massacres de la Vendée, les répressions sanglantes, les persécutions religieuses, les fusillades ouvrières, les tranchées de 1914, les erreurs de ses gouvernements successifs. Pourtant, ceux qui invoquent la culpabilité héréditaire ne procèdent jamais ainsi. Ils sélectionnent les épisodes qui servent leur morale du moment.
Une nation n'est pas une entreprise dont on hérite du passif comptable. Une nation est une continuité historique. Elle transmet une langue, une culture, des paysages, des monuments, des œuvres, des victoires, des défaites, des grandeurs et des erreurs. Si l'on décide que chaque génération doit expier éternellement les fautes de celles qui l'ont précédée, alors plus aucune nation ne peut survivre. Toutes les civilisations ont conquis. Toutes ont été conquises. Toutes ont dominé et subi à différents moments de leur histoire.
Pourquoi faudrait-il que seuls les Européens vivent dans la repentance perpétuelle ?
Cela ne signifie pas qu'il faille nier les souffrances de la colonisation. Une nation adulte regarde son passé sans fard. Elle reconnaît ses réussites comme ses fautes. Mais reconnaître n'est pas s'accuser éternellement. Comprendre n'est pas s'humilier. Et enseigner l'histoire n'est pas organiser une liturgie de la repentance.
Thibault Le Moal
Auteur, écrivain, éditorialiste, philosophe, essayiste, polémiste, stoïcien.
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